#fatjanuary

Sommes nous condamnés à devenir des enfants débiles, des êtres faibles, immatures, que l’on doit protéger de tout? À certains égards, le « cauchemar climatisé » qu’évoquait Henry Miller au début des années 40 a déjà commencé. Sous la forme d’un enfer aseptisé où l’on nivelle, de préférence par le bas, où l’on veille à ne surtout pas « heurter les sensibilités », celles en tout cas de minorités agissantes, beuglantes, largement équipées d’avocats procéduriers, rêvant d’en découdre avec la libre-pensée.
Comme l’écrit un autre auteur américain, Ray Bradbury dans ses Chroniques martiennes, « on s’est mis à cen­su­rer […] sous la pres­sion de tel ou tel groupe, au nom de telle orien­ta­tion poli­tique, tels  pré­ju­gés reli­gieux, telles reven­di­ca­tions par­ti­cu­lières ; il y avait tou­jours une mino­rité qui redou­tait quelque chose, et une grande majo­rité ayant peur du noir, peur du futur, peur du passé, peur du pré­sent ».

Bien sûr, l’espèce de maccarthysme contemporain, la tyrannie de la vertu qui paralyse, sclérose, castre l’époque a traversé l’Atlantique; nous, Européens, Français en particulier, avons largement notre quota de chasse.ur.resse.s de sorcières syndiqué.e.s, de pleureu.r.se.s professionnel.le.s (la ridicule écriture inclusive s’impose ici…). Tout y passe, alimentation, écriture, sexe, politique… heureusement que Voltaire est déjà mort! Mais bon, c’est quand même à la maison-mère, aux États-Unis qu’on est le mieux servi. Je vous laisse découvrir comment en suivant ce lien hallucinant. Accrochez vos ceintures!

Bien qu’originellement britannique, le #dryjanuary que je raillais ici l’autre jour est évidemment de la même veine, confondant dans son élan prohibitionniste les années vingt de notre siècle avec celles du précédent. Servant même d’idiot utile aux pourrisseurs de la jeunesse modernes que sont les fabricants de boissons sucrées. Sur les traces de Coca-Cola, je suis d’ailleurs surpris que McDo n’ait pas à son tour lancé un hypocrite  #january je-ne-sais-quoi afin, à son tour, de mettre en avant son rôle proverbial, traditionnel, de sauveur de la Santé publique. Remarquez, d’après ce qu’on m’a dit, ils sont vachement occupés ces temps-ci à expliquer qu’ils vont sauver le repas à la française, à table, celui du Patrimoine immatériel de l’Humanité (qui reste toujours très matériel chez Ronald…)

On ne se refait pas, moi, pendant que les moutons de la télé arrosent de Coca Light leurs burgers, leurs plateaux de fromage homologue et leurs délicieuses assiettes de faux-gras (eh oui, n’oubliez pas le #veganuary* concomitant des #dryjanuary et #survivingjanuary!), j’ai envie de cochon, de cochon gras. Envie on ne peut plus naturelle, saisonnière, en ce mois où l’on célèbre le « Prince de Janvier ». Envie de soupe de boudin, d’oreilles confites, de hure, de langue, de coustellous au muscat-de-saint-jean, d’andouille de couennes, de pieds persillés, de ventrèche, de joue aux anchois, de côte aux sarments, de jambon de coche (et même de Paris), d’un linceul de vieux lard de Patrick Duler, de saucisson à la cendre (celui de la famille Icher à Caunes)… et pour faire bonne mesure (car, n’en déplaise aux cons,  l’Homme est omnivore), de patates de la Montagne noire ou du Pays de Sault, de salades d’hiver, de poireaux de vigne, de fenouil confit.

Et que les moralistes, que les frustrés, les rageux se rassurent, ce n’est pas une envie frénétique, de binge-eater, de binge-drinker**, pressé d’en finir tel le hooligan de Sheffield fonçant au pub pour ingurgiter sa bière, tel le couillon à la mode du #dryjanuary le 31 janvier à 23h59 et 59 secondes, la main tremblotante sur le décapsuleur (laissons le tire-bouchon à l’abri de tout ça…). C’est une envie méthodique, minutieuse, organisée, elle me tiendra tout le mois, dont je ne ferai pas pour autant un #fatjanuary…

Le cochon, par parenthèse, ça donne soif, donc avec tout ça, on va boire des coups. Déjà en rendant un hommage appuyée à la culture roussillonnaise avec ces merveilleux blancs identitaires que sont les rancios (ou ranci en patois)***. Celui de Gilles Troullier, moins oxydatif, fera merveille sur l’oreille, le jambon de Paris pas de Paris ou la hure; sur le saucisson, on se régalera de la douceur colliourencque de celui de Vincent Cantié; avec un linceul de truffes, le jambon de coche, ou idéalement des Duler, place aux raretés des frères Danjou.

Ceux qui souffrent d’une allergie à l’oxydatif  (désolé Dany…) se consoleront avec un blanc tranchant issu de ce magnifique cépage méprisé qu’est le bourboulenc. J’ai adoré la vivacité de celui de Sauta-Roc à Vailhan près de Pézenas, un modèle de dynamisme. Marions-le au pâté de langue.

N’oublions pas non plus les bulles, grandes amies du cochon et du gras en général (ça déglace !). Deux options: si vous êtes riche, la sublime Closerie de Jérôme Prévost, le Dom Pé’ des gens cultivés, distingués; si vous êtes pauvre, la sublime elle aussi Joséphine de Geneviève & Gilles Azam, un vin d’amour né d’un terroir d’enfer (les riches y ont droit aussi s’ils sont sages…).

Du rouge aussi, du rouge! On n’est pas des gonzesses (ça va plaire, ça… mais bon, tant qu’à emmerder les emmerdeurs, autant faire chier les chiennes de garde qui nous bassinent avec leurs aigreurs, leurs fantasmes de castration et leurs cons cicatrisés).

D’abord, en cas de cassoulet ou de freginat, le chouette grenache du Clos des Jarres en Minervois. J’avais détesté un 2013 de ce vin, « vert comme du bois » avais-je écrit ici. Le réjouissant 2017 est tout l’inverse, un jus canaille, comme quoi il n’y a que les mauvais vins qui ne changent pas d’avis…

Un autre minervois pour arroser la carbonnade de cochon gascon**** poêlée, vigoureux mais frais, montagnol des hauteurs de Siran, Ciry Cattaneo. Viril mais correc’ !

Inévitablement, sur une échine presque saignante (ou mieux la pluma qui est sa partie basse, triangulaire, à la jointure de la longe), je vais encore une fois vous ressortir un Lac-aux-Cochons de Sophie & Julien Ilbert. « Cahors, j’adore », et le leur notamment. Normalement, il faudrait essayer de garder dix ou vingt ans cette grande cuvée, mais je n’y arrive pas, d’autant que les derniers millésimes sont sexy…

Enfin, sur la côte à la braise, un souvenir de vacances***** qui sent la Provence, le soleil et la fraîcheur du Ventoux. Car cette syrah du Sud évite l’écueil dans lequel s’emplâtrent tant de ses consœurs méridionales: la lourdeur. Elle est mûre, riche mais doté d’un impressionnant coefficient de buvabilité. Merci aux gentils cavistes du Coustellet qui m’a fait découvrir au sortir du marché (ah ces légumes luberonnais…) ce rouge économique (moins de dix euros) qui, au passage, renvoie dos-à-dos les grincheux du naturisme radical et ceux de l’anti-naturisme primaire, aussi barbants les uns que les autres avec leur comique de répétition. Ce serait pas mal d’ailleurs d’imaginer un mois de january (et même quelques years!******) sans leurs pénibles, leurs simplistes raisonnements, totalement contre-productifs, qui ne rajoutent que de l’aigreur au vin.

* #veganuary, je vous promets que c’est vrai, regardez ci-dessous. Les cons, c’est comme les étourneaux, ça vole en bande… 

**Tiens, tant que j’y pense, relisez cette chronique qui racontait comment la très sérieuse OCDE saluait le modèle français, fondé sur l’éducation au vin, antithèse du répressif puritain anglo-saxon conduisant au binge-drinking.
***Rendons hommage à l’incontournable salon annuel des rancios de Perpignan, co-organisé désormais par Marie-Louise Banyols. Le paradis de l’amateur d’oxydatifs. J’en profite d’ailleurs pour lancer un appel officiel ici, que celui ou celle (je crois que c’est celle) qui m’a piqué mon exemplaire du livre sur les rancios me le rende !
***Au lieu de carbonnade, on peut dire secreto pour faire espagnol à Paris, ça coûte plus cher…
***En tout cas d’un court séjour en Luberon où j’ai bu d’excellents vins (quel progrès là bas, j’en parlait d’ailleurs dans la dernière chronique avec le Petitou domainedestourrien de Bonnieux), et passé un des meilleurs repas de ma vie, « chez moi », à Lourmarin, « en famille », au bistrot de Reine & Guy Sammut et la nouvelle génération, avec ce qu’il faut de pieds-paquets. Tiens, d’ailleurs, en écrivant ça, Reine, je me languis de pistou et d’alouettes-sans-tête… (cartes postales ci-dessous).
Ça y est, je me mets à intercaler des mots anglais, comme les coiffeuses.

PS: merci à La Tupina bordelaise pour la belle tête de cochon qui ouvre cette chronique.

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