Indigènes & vieilles femelles blanches.

Dans le Mondovino, comme partout, il y a la mode, la tendance, l’air du temps (qui sont trois notions voisines, mais distinctes). Depuis quinze bonnes années, par exemple, après que le curseur des années 80-90 nous a amené vers des rouges bodybuildés, sur-extraits, épais, on ne peut décemment consommer que des jus translucides, aériens, fluides, quitte parfois (c’est le propre des effets de balancier) à tomber dans le frêle ou le dilué, voire le malique. Le pinot, le trousseau (ou sa version portugaise*), le pineau, le cinsault… deviennent incontournables, et pas que chez les fashionistas qui pourraient se régaler d’une bouteille de pisse pourvu que l’étiquette corresponde aux canons du moment.
Voilà donc le temps des vins « légers », même si je déteste cet épithète qui souvent dans l’esprit du consommateur est un euphémisme pudique pour signifier « peu coûteux ». L’inclination semble durable, et désormais internationale chez les buveurs cultivés**. Elle fait le bonheur des vignobles septentrionaux.
En revanche, au sud, sous le soleil, on tire un peu la gueule. Les jus corsés, capiteux, noirs, choquent désormais beaucoup de palais branchés, lesquels malheureusement ont rarement la patience de les boire le moment venu, à leur maturité, après quelques années de garde.

Il est vrai que la thématique gustative sudiste, en France, en Espagne méditerranéennes, joue souvent la carte de la générosité, parfois jusqu’à l’écœurement. En cause, des dates de vendange peut-être trop tardives (mais le truc de la verdeur est souvent un leurre), des vinifications à la main un peu lourde (mais l’infusion ne règle pas tout) et, surtout, une palette ampélographique contemporaine, « issue de la diversité », qui privilégie cette générosité parfois un peu lourde.
Face à ce constat, on peut bien sûr aller chercher dans le catalogue mondial des cépages, tels le remarquable frappato sicilien*** ou l’agréable morenillo espagnol, qui malgré l’ardent soleil méditerranéen conservent cette lumineuse fluidité sans laquelle il est difficile aujourd’hui de sortir un jus qui marque. Tous les essais sont bons à mener, mais pourquoi ne pas d’abord aller fouiller dans le patrimoine local?
Car, vous l’avez compris, je pense à un indigène, à un indigène d’ici, languedocien de souche comme on disait jadis: le piquepoul (ou picpoul, picapoll) noir. J’y pensais en tout cas en sirotant une des rares bouteilles où cet ancêtre délicat se présente pur, sans métissage, la cuvée Indigène du Pech d’André en haut-Minervois. Même si cette cuvée affiche vin de pays, l’appellation Minervois est d’ailleurs à ma connaissance la seule**** (avec la générique Languedoc) à tolérer encore ce vieux de la vieille, sacrifié sur l’autel de la modernité, à la fin du XIXe siècle.
À l’époque, dans un Midi dévasté par le phylloxéra, aiguillonné par le « toujours plus » des négociants, quand il s’est agit de replanter, il fallait que ça rapporte. Et vite! Une usine à vin, un immigré coriace comme le bon gros carignan espagnol faisait évidemment bien mieux le job pour remplir de son rouge qui tache les wagon-citernes de la révolution industrielle que le pauvre enfant du pays, vigoureux mais moins productif, réclamant une agriculture plus douce. Circonstance aggravante au tribunal pinardier, les jus de piquepoul « manquaient de couleur »…

Le « manque de couleur », voilà bien un des défauts majeurs de ce cépage!
Regardez cette robe translucide sur les tacos d’hier soir (parce qu’en plus ce visage pâle ne cille pas devant le piment, les épices…). Le « manque de couleur » est d’ailleurs caractéristique de la famille nombreuse dont le piquepoul est le digne père, ou en tout cas le représentant légal. Défini en 1999 par le docteur Jean Bisson, en s’appuyant les études morphologiques des anciens ampélographes rafraîchies par l’apport des études génétiques, ce groupe dit des Picpouls rassemble notamment le cinsault, la counoise, le picardan, l’œillade, le riveyrenc, le terret et le tibouren*****. Au passage, on remarquera (ce qui n’est pas rien en terme de noblesse!) que cinq d’entre eux font partie des treize de Châteauneuf-du-Pape. Et surtout, on notera la très grande cohérence stylistique des vins issus de cette famille.

Quitte à choquer certains amateurs de jus sudistes roulant les R en entrant sur le terrain, il est difficile, si l’on s’attache à leur structure, de ne pas trouver aux picpouls de (peu de) couleur qu’il leur arrive de « pinoter ». Ainsi le piquepoul noir pur race d’Indigène mais aussi, dans le même secteur, celui du Clos Centeilles, 70% piquepoul désormais assemblé à ses frères ou cousins, riveyrenc et œillades ainsi que d’une pointe de morrastel (j’ai goûté hier l’étonnant 2002, pur et intact). Mais comment ne pas songer aux Œillades de Thierry Navarre à Roquebrun? À la chère (quoique peu coûteuse) counoise célébrée ici? Ou encore au désaltérant accent provençal du petit tibouren, amour secret de mon pote Alexis Goujard****** et qu’on n’hésite pas à servir en majesté, sur nappe blanche, à L’Oustau de Baumanières?
Sans oublier, forcément, le cinsault, tout sauf brutal. Archétype même du pinot du sud. Je crois même me souvenir d’une croustillante anecdote survenue il y a quinze ou vingt ans à un ou deux barricots d’un cinsault des hautes-Corbières: vendu comme « buvette » à un célèbre négociant de la Côte de Nuits, il avait fini (grimé en musigny) par avoir la plus grosse dans un concours de quéquette amerloque. Les livres de recettes des trafiquants de jaja du XIXe siècle regorgent d’ailleurs de méthodes pour donner l’accent bourguignon au cinsault du Midi. Par parenthèse, à propos de ce cépage, comment ne pas saluer la vista de l’appellation village Cabrières, dans l’Hérault, qui en impose 35% minimum dans l’assemblage de ses remarquables rosés de terroir*******?

Pourtant, plutôt que de tomber dans le cliché des picpouls qui pinotent, j’ai envie d’évoquer ici une culture, une tradition qui, malheureusement, ne parlera qu’aux vieux mâles blancs********, et même à leurs femelles, qui sont allés à l’école. Et si, plutôt que d’Occitans travestis en Bourguignons, il ne s’agissait pas tout simplement de vins de félibres? De vins qui racontent l’éblouissante lumière de nos Suds*********, la fraîcheur aussi du mistral, de la tramontane, du cers? De rouges, de rosés qui se moquent du piment et rient de l’ail, font d’une tonnelle la plus belle salle à manger du monde? De jus digestes qui glougloutent sans caricature, qui bruissent comme la fontaine en cette terre où l’ombre reste une nécessité? De bouteilles qui parlent au cœur autant que la route des Saintes, la combe de Lourmarin ou la traverse d’Azillanet quand naît le soleil?
Oui, sans folkorisme patoisant aucun, en relisant Mireille********** dans le texte, les picpouls sont nos vins de félibres. Fin & cultivés, loin des braillards, des poissardes, des piches comme on dit ici. Délicieusement vieillots (comme l’étaient les poulsards, les trousseaux il y a dix ans), tellement démodés qu’ils redeviennent dans l’air du temps. Vins de civilisation davantage que de marketing.

*Le célèbre bastardo, ou merenzao, sept fois plus planté dans l’ouest de la péninsule ibérique, du Portugal à la Galice qu’il ne l’est en France. Relisez cette vieille chronique.
**Ce qui évidemment ne représente pas la totalité des buveurs, beaucoup de peuplades aux palais détruits par le Coca-Cola, le ketchup et autres poisons du goût sont encore restés aux lourdingueries. Cf. par exemple, le dernier classement du WS.
***Évoqué par ricochet ici.
****À hauteur de 40% maximum ont décrété les bureaucrates entre un verre de pastaga andorran et une Gitanes maïs.
*****Ou encore l’aubun (sorte de fausse counoise), l’aspiran, l’araignan et le bourrisquou.
******Bien que gaillacois, il conserve une tendresse pour la Provence de ses amours passées. Ou il sait valoriser les jus croquants que nous aimons.
*******Si j’avais son 06, je suggèrerais bien à Luc Flache, le beaujolesque patron de la cave de Cabrières, qui désormais nous dessoiffe en bio, de nous concocter (sans le dire aux douaniers) une cuvée de rouge 100% cinsault…
********Que mes lectrices et lecteurs me pardonnent d’avoir emprunté cette horrible expression, raciste, hétérophobe, gérontophobe (j’utilise les suffixes en -phobe pour faire djeun’) de « vieux mâle blanc ». Afin d’éviter toute équivoque, je précise bien qu’il s’agit d’humour, de second degré. Loin de moi l’idée de reprocher à qui que ce soit son origine ethnique, son inclination sexuelle ou son âge, bref son état et non son action. Je laisse ce genre d’horreurs aux amateurs de camps de concentration et/ou de goulags (la même famille là aussi, comme les picpouls).
*********Merci, mon cher Yves Rouquette, vingt-cinq ans après, pour ce livre que j’ai retrouvé grâce à la nièce de ton copain Pastre. Relire Midis, cette épatante balade transversale entre Atlantique et Méditerranée, ce road-movie occitan tu nous entraînes comme le bon instituteur républicain que tu es, sans jamais faire le prof barbant, voilà une des résolutions que je tiendrai en 2021, en buvant des picpouls.
**********Désolé de ne pas jouer au skateur attardé, de ne pas convoquer je ne sais quel analphabète de la boîte-à-cons, rappeur décoloré ou brailleuse ongulaire, mais on a si peu de Nobels. Et puis, on va peut-être arrêter de tirer en permanence le niveau vers le bas pour ne pas traumatiser à quelques flemmards. Qu’ils aillent se pâmer devant l’Eurovision, ou Aya Nakamura en bouffant du pop-corn. Pour la « cellule psychologique », vous vous êtes trompés d’adresse…

13 réflexions sur “Indigènes & vieilles femelles blanches.”

  1. Quand on a lu cela on se sent moins bête, même s’il l’on est, c’est évident, totalement ignare de la chose de la science-nature-complexe-oenologique, son art et son histoire. Bon ! un grand merci pour tout cette culture viticole et son oeil aiguisé.

  2. Bonjour
    Bel article ! Mais pour ce qui est de Aya Nakamura , si on creuse un peu, on y trouve une influence toute aussi « indigène » j’ai nommé Ikue Asazaki qui, à son âge (80 passé) ne participera pas à l’Eurovision et chante dans une langue qui doit être au Japonais ce que l’Occitan est pour le Français. Comme quoi, rien n’est simple.

    https://www.youtube.com/watch?v=9gHNbdS76k0

  3. catherine vanderwauwen

    Vous êtes éminemment pathétique Monsieur Pousson. Votre verbiage insensé vous rend illisible ( qui a envie de googler tous les 3 mots?), vous conforte dans votre arrogance, et donne à qui vous lit l’illusion d’une culture apparemment bien réelle mais tellement datée et peu ouverte sur le monde du vin d’aujourd’hui.
    Et, franchement, 10 *** c’est, au choix, de l’auto citation/ célébration/ masturbation intellectuelle, en tout état de cause, comme déjà dit, pathétique.
    Je vous souhaite bonne continuation et bien vite la retraite.

    1. « Éminemment pathétique », madame, merci du compliment. Convoquons Tchaïkovski. Recueillons-nous devant le quatrième mouvement, ‘adagio lamentoso’, chargé peut-être des tourments, des doutes de ce génie. De son effroi devant la mort. Car il est vieux, pour l’époque, 53 ans (je sais que vous êtes gérontophobe, pardon).
      Ah, désolé, il va vous falloir de nouveau utiliser votre ami américain, ‘Google’: le mot « doute », bien que non polysyllabique, est complexe pour les gens comme vous.
      Pour ce qui est du « vin d’aujourd’hui », méfiez-vous, il est peut-être différent de celui des dossiers de presse pétillants que repompe votre amie la mégère, le boulet de Liège dans ‘Elle’ (que ce grand magazine est tombé bien bas, au niveau des coussin-péteurs…).

    2. Par parenthèse, vous qui me semblez bien plus qualifiée que moi pour parler de vin (bien que n’étant pas si éloignée que ca de la vieille femelle blanche), que nous conseillez-vous dans cette mirifique famille des piquepouls? Une suggestion ?

  4. MERCI !!!
    Merci de donner un peu de perspective à tout ça, aussi bien le vin que nous aimons, ces terres que nous chérissons, merci de nous rappeler que nous buvons des idées.

  5. Ping : Que la montagne est belle ! – Idéesliquides & solides

  6. Back to basic disent nos amis anglais. Merci de nous faire souvenir des origines du vin. Comme Escoffier le disait, rien que le meilleur produit, dans son origine, et pas plus. Depuis ce paradis viticole qu’est le Valais, je ne puis que souligner l’importance de redécouvrir les cépages de bases de la viticulture.

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