En finir avec le carignan.

Comment ne pas penser aux cépages en ce jour où l’on apprend que Pierre Galet*, l’inventeur de l’ampélographie moderne (qui jamais n’a pris sa retraite), est allé planter des vignes sur d’autres rivages? Comment ne pas songer à ces briques de base de la viticulture qui en disent au moins autant sur nous, notre histoire, notre civilisation que sur le vin lui-même?

Sur le cépage auquel je pense ce matin, Pierre Galet n’est pas très enthousiaste. Dans sa bible, il souligne sa production « très variable, selon la situation des vignobles et le mode de conduite ». Ajoutant, comme en se pinçant le nez, que dans le meilleur des cas, en coteaux, il donne « des vins ayant des degrés élevés supérieurs à 12°, bien colorés, charpentés, un peu astringents et présentant souvent une certaine amertume, peu agréable, ce qui explique sa limitation dans l’encépagement des AOC méridionales ». Pour un peu, on se croirait aux vendanges, dans une discussion de quai de coopé, entre un adhérent pressé de retourner chasser le sanglier et le stagiaire chargé du contrôle-qualité, en pleine célébration du culte du degré/hecto. Par parenthèse, on notera grâce aux statistiques du Dictionnaire encyclopédique que la plus grande plantation de ce cépage fut celle de l’Algérie d’avant 1962**; les pieds-noirs, experts de l’agriculture productiviste, étaient davantage préoccupés par la quantité que la qualité, il y avait des wagon-citernes de pinard à remplir pour abreuver bidasses et prolos.

Si je pense aujourd’hui à ce cépage trivial, c’est aussi parce qu’en me baladant près d’un des nombreux sites magiques que comptent le Minervois, à l’église de Centeilles au dessus de Siran, m’est revenu le mot qu’utilisait le professeur Domergue pour le désigner: « la carignanasse ». Et, en creux, parce qu’en suivant a pinoté dans mon verre un jus de cinsault, délicat, lumineux, élégant, bref parfaitement antinomique du côté « gros rouge qui tache » qu’offre la plupart du temps le carignan dont, vous l’avez compris, il est question ici.

Alors, me direz-vous, pourquoi un tel succès, médiatique notamment, pour un cépage dont l’élégance est souvent difficile à percevoir si on a oublié de le précéder d’un pastaga andorran et de l’accompagner d’une clope américaine? 

Les raisons sont multiples, et pas nécessairement à chercher au fond du verre. La première d’entre elles me semble politique (et l’on sait à quel point cet aspect s’infiltre de plus en plus dans les débats pinardiers***). La légende dorée du carignan célèbre un misérabilisme « de bon aloi » dans une France qui parfois se rêve dernier pays communiste du Monde (excepté bien sûr la Chine, la Corée du Nord ou le Vénézuela). Son amertume, son âpreté recèlent une bonne dose de damnés de la Terre, de prolétaires kolkhoziens, de luttes viticoles, relevées d’une légère pointe d’anti-élitisme jiléjôniste ; du coup, le défendre, ça fait peuple, bien-de-gauche-comme-il-faut, limite œuvre sociale, soutien aux camarades emprisonnés.

Que de néo-vignerons installés dans le sud, a priori géniaux puisque fraîchement débarqués de la ville, n’aient pu se payer que des vignes de carignan promises à l’arrachage (les grenache, mourvèdre, cinsault, syrah coûtent évidemment plus cher) constitue forcément une seconde circonstance positive dans la construction de la légende urbaine. Si, comme c’est le cas fréquemment, il est vinifié en carbo bien bananée, tendance beaujolais simpliste, on approche le Nirvana (et tant pis s’il n’est pas certifié bio, « moi j’aime pas les papiers, j’suis anar »). Les perfectionnistes, eux, chercheront des cuvées atteintes par la pourriture grise, voire le ver de la grappe (bonus ultime!), dont les arômes « phéniqués » que rapportait Pierre Galet deviendront le chic suprême.

Bien sûr, les écologistes, notamment ceux qui passent leur vie en avion, m’opposeront l’argument-massue: « le carignan, c’est un cépage autochtone du sud de la France ». Eh bien non, tout le monde sait que, comme le grenache ou le mourvèdre, il vient d’Espagne, probablement de Cariñena en Aragon (où l’on n’en trouve plus un pied). La syrah, par exemple, entre Alpes et Ardèche, est plus autochtone de la moitié sud de l’Hexagone. Et puis, le côté identitaire des cépages, Pierre Galet avait appris à nous en méfier, entre le savagnin autrichien et le bastardo jurassien.

Autre mythe: il est des pays où l’on traite le carignan à sa juste valeur, comme par exemple l’Espagne avec le Priorat, cette appellation qui triompha à la charnière du siècle précédent, quand la note yankee était proportionnelle au titre alcoométrique volumique acquis. Allez en discuter avec des vignerons locaux comme Alvarito Palacios! Et il vous racontera que le carignan est le fruit (pour une fois qu’il en a…) des pénibles années d’après-guerre civile, quand les bras ont manqué pour soigner le trop fragile grenache.

Viendront les arguments économiques. « Le carignan, c’est vendeur ». Pas faux pour certaines cuvées médiatisées dont les volumes sont minimes. Interrogez-vous en revanche de savoir pourquoi les côtes-du-rhône qui ont échappé à la carignanisation se vendent infiniment mieux que les languedocs…

J’avoue que cette dernière chronique de 2019 a des allures de réquisitoire. Le « en finir » du titre est peut-être excessif. Comme tout cépage, y compris les plus médiocres, le carignan a droit à ses moments de grâce****. En revanche, en finir avec l’obsession, la légende urbaine, la posture, le blabla marketing me semble indispensable. Ne serait-ce que pour ouvrir la porte, dans le sud de la France, à des cépages au style plus contemporain, moins lourd, moins rustaud, plus digeste.

Des cépages locaux, « autochtones » comme le splendide cinsault bourguignon de Campagne de Centeilles dont je parlais plus haut, l’intéressant piquepoul noir, le ribeyrenc… mais aussi, à l’image du carignan, des immigrés. Français comme la divine counoise vauclusienne ou étrangers: j’ai goûté par exemple d’étincelants nebbiolos (ci-dessus) en Languedoc, de superbes petits verdots, d’intéressants sangioveses. Pourquoi, en pensant réchauffement climatique, ne pas piquer encore plus au sud, essayer ce frappato sicilien qui m’attire tant? Lisons, relisons le Galet, la solution s’y trouve forcément.

* Désolé pour mon manque de modestie, mais ma grande fierté est d’avoir donné un infime coup de pouce à la sortie du dernier Galet, et d’y voir figurer mon nom.

** Plus de 140000 hectares, record du Monde ! Le carignan demeure d’ailleurs le cépage de base du Sidi Brahim tunisien.

*** Un ami me signalait il y a peu les commentaires surréalistes de cavistes recensés dans guide pinardier alternatif édité par une petite maison d’édition parisienne mélenchono-alternative, Nouriturfu; plutôt que de parler de vin, de conseiller, c’est de slogans de politique politicienne qu’il était question.

**** Moments de grâce souvent racontés dans ce blog, de la jovialité de Tonton Carignan en Minervois à l’infinie délicatesse des cuvées de Cyril Fhal en Roussillon (dont j’évoquais ici le délicieux grenache/cinsault). Sans parler de l’intérêt de ce cépage en assemblage, où sa rusticité, son rugueux viennent parfois améliorer l’ensemble.

2 réflexions sur “En finir avec le carignan.”

  1. Ping : #lightjanuary – Idéesliquides & solides

  2. Ping : Never say gamay… – Idéesliquides & solides

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *